mardi 28 novembre 2017

Le pickpocket

Les amis, en ce moment j'écris des nouvelles, pour un livre qui sortira un mois après Une nuit à Rome.
C'est très amusant à faire.
Si ça vous amuse, je vous dévoile l'une d'elle en avant première, ici. Avant correction et peaufinées.
Enjoy !
Bonne journée.
J



Pickpocket

La journée se termine, et tu discutes dans le hall de l’Hôtel avec les commerciaux de la boite. Tu fais partie des petits nouveaux, tu n’as signé que depuis deux mois. Tu sais que tu as encore tout à apprendre, mais l’important pour toi est de leur montrer que t’apprends vite. Et si possible plus vite qu’eux.
Tu parles moins que les autres.
Tu regardes tout. 
Et t’écoutes. 
Érik, notre boss, est à côté, il écoute aussi. D’un doigt circulaire, il fait signe au serveur que l’addition sera pour lui. Face à lui, Fabien étale ses arguments de mâle dominant et essaie d’impressionner.
-       … et je l’ai dézingué, il ne voulait pas plier, mais au final je lui en ai mis pour vingt boules dans la tête. Je l’ai mis à genou, l’allemand.
-       Bon, moi je vais vous laisser, les enfants, lance Érik. J’ai un dîner ce soir, ma femme m’attend. Il faut vraiment que j’y aille. 
Il claque son verre et part. Je reste avec le groupe.
-       C’est moi ou il a pris du cul, le boss ? plaisante Fabrice. À trop rester le nez dans ses chiffres, il a pris cher, je trouve. 
-       Même si il a pris du cul, moi je mordrais bien dedans de temps en temps. Il est quand pas mal pour un quinqua.
-       Ah ? Il a déjà cinquante, tu crois ?
-       Il a au moins cinquante, non ? Stéphane ?
Et là, tu repères le Samsung oublié sous un paquet de clope. Le Samsung d’Erik. Tu ne bronches pas, tu laisses tourner la conversation.
-       C’est pas une question d’âge, j’crois qu’il se fait trop sucer par les filles du deuxième. Du coup en fin de journée, quand il rentre chez maman il est sur les genoux.
-       C’est sûr qu’il y passe du temps, au deuxième. Il doit adorer se faire aspirer la moëlle…
C’est alors que Fabrice aperçoit Érik qui réapparait et se dirige vers eux. Le jeune quinqua tend la main pour récupèrer son paquet de Marlboro, et attrape son téléphone.
-       Pardon, j’oublie tout en ce moment, je bosse trop. Allez, bonne soirée les jeunots. 
Tu le regardes filer, cette fois pour de bon. Il sort dehors, tu le suis des yeux. Il porte son portable à son oreille. Il ne faut pas être un fin tacticien pour piger. 
-       Pardon, tu dis à la bande, et tu prends congé à ton tour. Tu claques les portes battantes et tu accélères. Tu  rattrapes ton boss qui longe l’artère. 
-       Eh ! Je me demandais, c’est considéré comme très moral d’écouter aux portes ?
-       Ah. Tu es plus malin que les autres, toi.
-       Je vous l’avais dit, j’apprends vite. C’est un oubli volontaire, je présume ?
-       Les deux minutes qui suivent l’instant où tu quittes une pièce, il dit, c’est les deux minutes qu’il ne faudrait jamais louper. Soit personne ne parle de toi, et c’est presque le pire. Soit tu en apprends plus sur toi et sur les autres qu’en dix ans de dossiers partagés. Tu sais en deux minutes qui te tire dans les pattes, et qui t’apprécie. Toi par exemple, tu n’as rien dit. T’es resté neutre. 
-       Ça ne veut rien dire. J’ai tout de suite repéré le téléphone. Mais les autres, alors ? Vous les saquez ? 
-       Disons que je ne le leur fais pas de cadeau, s’amuse Érik d’un regard éteint. Si j’ai une longueur d’avance, c’est mieux. Si tu veux parler de Fabrice, je t’apprends qu’il ne fera pas deux semaines. Tu m’excuses, mon Uber est là. Je suis vraiment en retard.
Et il s’engouffre dans une Dacia électrique, et tu le regardes disparaître. 
Tu es soufflé. 
Mon dieu, mais quelle part de désillusion en la nature humaine faut-il atteindre pour en arriver à agir comme ça en sous terrain ? Enfant, déjà, écouter derrière les portes était limite, alors aujourd’hui… en systématiser ce procédé ? Il y a un tel mépris envers ses associés à agir ainsi, c’est porteur d’une telle méfiance… Et le respect de l’intimité ? Et la nécessaire intégrité qu’exige l’essence même du rapport à l’autre ?
Quelle horreur.
Franchement, tu dis.
Non mais quelle horreur. 
Et en moins de deux minutes, ça y est. Tu es décidé.
Il faut absolument que tu testes ça.

Alors tu commences deux jours après, sans trop réfléchir. Un repas un peu trop tranquille chez ta belle-sœur et son mari, où vous avez discuté un peu trop politique. Ta femme et toi, vous faites la bise, vous dites au revoir en agrippant vos manteaux. Vous sortez, puis arrivé en bas de l’escalier, tu fouilles tes poches avec insistance, et tu improvises un bel air étonné.
-       Merde. Mon portable, je crois que je l’ai oublié là-haut… !
Tu remontes l’escalier quatre à quatre et tu retournes le chercher. Le soir chez toi, dans l’isoloir de tes toilettes, tu te sentiras comme un pickpocket. Tu écouteras à la dérobée la confession de ta belle-sœur et de son mari.
   (Bruits de vaisselle).
-       J’ai cru qu’ils ne partiraient jamais, elle dit.
-       Au moins, ils ne se sont pas tirés dans les pattes cette fois-ci, répond Pascal, le beau-frère. (bruits de chaises.) Mais lui avec ses idées d’extrême-gauche, je n’en pouvais plus ! Je crois que je préfère encore quand ils se tirent dans les pattes.
-       T’avais encore foiré ton risotto, bébé... Je n’ai relevé mais ce n’était vraiment pas relevé, fade, mais fade... Heureusement qu’ils ont l’habitude, ils ne bouffent que du surgelé ! (Bruits inaudibles, sans doute le lave-vaisselle.)
-       Elle se plaint sans arrêt, ta sœur, elle n’était pas moins chiante avant? Elle n’a quand même pas l’air très heureuse avec lui… 
-       Sûrement pour ça qu’elle compense sur la bouffe… (Bruit de sonnette.) Ah, ça sonne, tu vas voir ? 
-       À tous les coups ils ont oubliés quelque… (Bruits de pas, bruit de porte.)
-       Pardon, je ne retrouve pas mon portable, je ne l’aurais laiss… Oui ! Il est là. Pardon, et merci encore pour le risotto, il était parfait !
-       Oui, c’est ce que je disais à Pascal à l’instant. 
-       Allez, bonne nuit !
Tu marques un temps dans l’isoloir. Tu encaisses. D’un gest du doigt tu effaces tout, autant ne pas garder trace de ce genre d’enregistrement.
Tu vas te coucher. Et tu tarderas un peu à trouver le sommeil.

Tu continues avec ta mère. Tu prends moins de risques avec ta maman. Tu passes la voir un midi à l’improviste, elle te décongèle un rumsteack. Tu y reste une heure, puis tu la laisses seule. Tu sais qu’elle a coutume de se parler à voix haute. Ça t’as toujours amusé. Tu attends religieusement deux minutes sur le palier, et tu sonnes pour récupérer ton portable. Tu écoutes l’enregistre-ment dans la rue en rejoignant ton métro. 
(Un vacarme de bruits de  chaises pour commencer. Puis, des bruits de vaisselles. Puis, sa voix.)
-       Si il m’avait prévenu avant, j’aurai été en bas  chercher un bon Rumsteack … Mais il ne me prévient jamais… Le Rumsteack congelé ça dépanne, mais c’est meilleur frais… Il ne prévient jamais… Il aurait pu rester plus longtemps, quand même… En plus, je ne lui demande jamais rien... M’emmener à la pépinière, ça lui aurait pris quoi ? Mais jamais le temps, jamais rien pour sa mère… Son frère, oui, lui il se serait plié en quatre pour moi, mais lui, jamais. Il n’est pas de service… Et Noël, j’ai encore oublié de lui parler de Noël… Si je ne parle pas de Noël, qui parlera de Noël ?… (Bruit de sonnerie) C’est qui ? 
-       C’est moi, maman !
-       C’est qui ? elle s’inquiète.
-       Maman, ouvre, c’est moi. Je crois que j’ai oublié mon téléphone. Tu ouvres la porte, s’il te plaît ?
(Bruit de porte qui s’entr’ouvre.)
-       Ah ? C’est toi ?
-       Oui. T’es de plus en plus sourde, maman, il va vraiment te falloir un appareil, je te jure. J’ai oublié mon téléphone.
-       Tu veux m’emmener à la pépinière ?
-       Non, je t’ai dit, je n’ai pas le temps, maman. Je travaille à quarante minutes d’ici en métro, je suis venu exprès pour te voir. Ça me prend une heure vingt aller et retour !
-       Ah, tu avais oublié ton téléphone ? 
-       Oui ! Je t’ai dis. Je t’embrasse, maman, je suis vraiment à la bourre. Et je reviens très vite, promis.
-       Je t’adore. Reviens vite mon grand. Reviens vite.

Ça va, ce n’est pas bien méchant. Et c’est addictif, il faut que tu testes avec tes potes Christian et Belette. Un resto Taï où tu les rejoins. Trois nem, une soupe, tu pars, tu reviens, tu récupères ton portable, tu le glisses à ton  oreille.
-       Il a une p’tite mine en ce moment, non ? Il avait plus la patate, avant. 
-       C’est parce qu’il perd ses cheveux, ça donne toujours un peu l’impression d’être malade. 
-       Même. Moi je trouve qu’il a l’air à cran. Je ne comprends pas ce qu’il fout avec cette fille, à chaque fois que je la vois elle se plaint. 
-       C’est vrai qu’elle a une petite voix plaintive. Mais il ne doit pas être facile à vivre, pépère.
-       Et t’as vu comme il matait les culs qui passe ? Il est affamé, je suis sûr qu’ils ne baisent pas deux fois l’année. Il me fait pitié.
-       Eh coucou ! Pardon, je suis parti comme un voleur, je crois que j’ai oublié mon… Ah, le voilà !

Tu prends un verre en terrasse chauffée avec Estelle, ton ex, accompagnée de son nouveau mec-qui-ne-la-quitte-plus-où-qu’elle-aille. Tu n’as pas beaucoup de temps, tu pars, tu reviens, t’écoutes.
-       Eh bien tu vois, ça s’est bien passé, son nouveau mec dit.
-       C’est vraiment un faux cool, ça me stresse les gens comme ça… C’était pas trop bizarre pour toi ? T’étais jaloux ? 
-       Il te draguais un peu j’ai l’impression, non ? Il n’a pas de nana ?
-       Si, mais ça ne marche pas très bien, j’ai l’impression. En même temps la pauvre, sexuellement il est un peu taré. 
-       Ah bon ? 
-       Il a une addiction dingue aux films de culs, jamais vu ça. Il se branlait à n’importe quelle heure, je retrouvais des kleenexs dégueus dans toutes les poubelles. À la fin je rentrais, c’était la première chose que j’allais voir. Et au lit, quel égoïste. Et toujours à réclamer des trucs dégueulasses… Ah, mais regarde, je crois qu’il revient… T’as oublié quelque chose ? 
-       Je ne retrouve pas mon… Ah il est là ! Pardon, je le perds constamment en ce moment !... Je vous laisse, et encore merci, c’était cool de vous revoir.
-       Exactement ce que je disais ! C’était très cool.

Et là tu plonges en pleine addiction, tu veux tout savoir sur tout le monde. Tu t’attaques à tes potes de boulot. Morceaux choisis.
-       Ça y est, l’air redevient respirable. Il est parti, le pédé... 
-       C’est sûr qu’il ne doit pas sucer de la glace... 
-       Vu comme Érik le chouchoute, je parie qu’ils se doigtent tous les deux entre midi et deux…
-       Tiens, hier j’ai revu Fabrice. Il est sûr que c’est lui qui l’a balancé. De toute façon, c’est forcément quelqu’un qu’écoutait aux portes…
Et c’est comme ça que tu as perdu toutes tes illusions sur le genre humain en deux semaines. Tu as acquis le pouvoir d’invisibilité, mais un grand pouvoir impliquant de grandes responsabilités, et il aurait fallu que le procédé serve le bien. Là, il servait le pire. 
Une matinée au boulot, un jour Érik s’est approché de toi et t’as demandé :
-       Alors… ? Toi aussi tu écoutes aux portes ? 
-       Une fois qu’on a mordu dedans...
-       Méfie-toi.
-       Je crois que c’est trop tard. 
-       Il n’y a dix jours, j’ai entendu les deux minutes où ma femme parle de moi avec une amie à elle…  
-       … et ? 
Il marque un temps. Il jette son regard vers la surface vitrée. En vérité tu sais que ça n’appelle aucune réponse. 
-       Je n’arrive pas à effacer ce putain de message de ma tête. Il y a des chose qu’on ne devrait jamais entendre… Je n’ai plus aucun espoir sur mon couple, maintenant.

Et ça influence toute ta vie, tu sais que tu deviens de plus en plus parano. C’est vrai que ta femme à une petite voix plaintive. Tu ne réalisais pas, avant, mais ça te rend de plus en plus fou. Tu deviens de plus en plus irritable. C’est vrai qu’elle n’a pas l’air si heureuse que ça. Tu regardes ton portable comme un ennemi. Ce truc est un poison. Tu aimerais t’en débarrasser, que quelqu’un t’en débarrasse de force à tout jamais, mais tu t’y agrippes. Tu t’agrippes au pouvoir de percer à jour les autres. Quelque chose s’est infiltré en toi et tu ne seras plus jamais le même.
Tu tombes en pleine schizophrénie. Le pire en toi cotoie le meilleur. Tu es déchiré en deux, une part de toi déteste le monde entier, l’autre part essaie de faire des progrès. 
Sexuellement, tu as pris de la distance avec Youporn. Tu ne jettes plus de kleenexs dans les poubelles. Tu essaies de faire l’amour à ta femme de façon moins égoïste, en te concentrant un peu moins sur ton seul plaisir pour te consacrer aussi au sien. Tu as amené ta maman à la pépinière (deux fois, la première fois elle avait oublié un sac de terreau.) Tu l’as amené au restaurant aussi, et tu as évoqué Noël. C’est vrai que c’est capital la question du 24 décembre, il est urgent de mettre en place l’organisation du repas début juin. Tu as écrit à ton ex un mot via Messenger pour t’excuser si tu as parfois agis comme un ado mal dégrossi, ado mal dégrossi que tu reconnais avoir été, alors. Tu t’es montré joyeux avec Christian et belette et tes yeux ont fait l’effort de ne s’arrêter sur aucun des petits culs qui passaient. Tu as revu ta belle-sœur et son mari qui sont venus diner chez vous, et avec qui tu as pris soin de n’aborder aucun sujet politique. Tu avais fait un Parmentier de chez Picard juste pour les faire chier. Tu veux bien faire des efforts mais il y a des limites.  
Ce combat en toi t’épuisent. Te lamine. Toute cette hypocrisie. Tu as besoin d’une pause. Tu as besoin de recul. Tu ne sais plus si tu as besoin de bienveillance ou de vérité. 
Ta femme aussi, change. Elle est plus collante ces jours-ci. Tu as le sentiment qu’elle te réclame plus d’attention. Tu la rejettes. Elle te dit qu’elle t’aime, qu’elle comprends de moins en moins ton comportement. Et elle ? Qu’est-ce qu’elle dit de toi quand tu as le dos tourné ? Tu la soupçonnes de tout. T’en crèves de ne pas savoir, comme tu sais que tu en crèverais de savoir. Il ne faut pas savoir. Pas écouter aux portes, jamais. Et plus tu la rejettes, plus elle se plaint, tu essaies de la faire jouir en ne pensant qu’à elle et elle se plaint encore. Tu n’as pas touché Youporn depuis dix jours, tu te sens à cran. Et un soir c’est l’escalade, tes mots dépassent tes pensées. Elle n’en peut plus de ton comportement, de ta paranoïa, de ta sale humeur, elle ne comprends plus rien et vous vous engueulez. Elle menace de partir dormir chez sa sœur. Alors tu l’encourages, qu’elle parte dormir chez sa sœur. Elle te dit que tu ne comprends rien, que tu lui fait peur, et les voisins entendent des cris et des insultes au cinquième étage de la rue de la Roquette. 
Deux personnes qui s’aiment, mais qui s’insultent si fort. 
Une journée passe. Silence radio.
Deux journées passent. Silence radio. 
Une semaine passe. 
Deux orgueils qui se tiennent tête. 

Alors tu craques. Tu l’aimes, bordel. Tu sais que tu es maladroit, que tu vas mal, que tu souffres d’une addiction qui t’a empoisonné au sang, mais tu l’aimes. Tu tentes un texto. Tu demandes à la voir. N’importe où, le plus vite possible. Là, maintenant. Tout de suite. 
Elle met une demi-journée à te répondre. 
Elle accepte de te voir. Ce soir. Elle sera avec sa sœur. Celle chez qui elle dort. Celle à qui elle se plaint. Elle te donne rendez-vous en terrasse au salon de thé, « Le Parloir » dans le cinquième.
« Le Parloir ». Quelle ironie. 
Va pour « Le Parloir ». Tu charges la batterie de ton téléphone. Tu la veux à cent pour cent.
Tu te dis que ce sera ton dernier enregistrement, et après tu arrêtes. Après plus jamais tu auras recours à ce maléfice. Mais perdu pour perdu, ce soir tu vas écouter ce que ta femme pense de toi. 
Ce soir tu vas savoir. Les mots qu’elle emploie. Les insultes qu’elle profère. 
Tu te prépares. Tu repasses même ta chemise préférée. C’est comme à un premier rendez-vous. Ou peut-être un dernier. Tu ne sais pas encore. 
Dans une heure tu seras fixé.
Dans une heure tu sauras.
Quand tu arrives au « Parloir », elle est déjà assise en terrasse avec sa sœur. L’accueil est glacial. Tu t’assis. Tu dis quelles phrases, tu essaies de t’expliquer. Tu craignais que la conversation ne se passe à trois, mais c’est pire. Sa sœur est en retrait. Comme un témoin. Un juge de touche qui compte les points. 
-       Écoute, allez reviens, je fais. C’est bon, tu ne vas pas rester vivre chez ta sœur pendant des plombes. C’est à nous de régler ça.
-       Pour que tu me parles mal à nouveau ? Que tu me parles comme à un chien ? 
-       Je ne t’ai pas parlé comme à un chien, s’il te  plaît… Je reconnais, je suis à cran en ce moment, au boulot ça se passe très mal, on me tire dans les pattes de tous les côtés, je ne dors plus… Excuse-moi si…
-       Tu me fais peur. En ce moment je ne te reconnais plus, tu… tu as changé. T’es pas à cran, t’es parano. Complètement parano, tu as le sentiment que le monde entier t’en veux !
-       Mais le monde entier m’en veux ! Je te jure.
-       Mais non, mais tout le monde t’aime, abruti ! Tout le monde, demande-t-elle à ma sœur. C’est pas vrai que tout le monde l’aime.
-       Mais oui ! Pascal pareil, il t’adore. Je te jure. 
-       Ouais, ouais, c’est ça, tu fais, le regard noir, empli de défiance.
Ta femme baisse ses yeux. Pour elle s’est sans espoir. Alors de rage tu te lèves, tu plantes dans les siens.
-       Tout le monde m’aime, et toi ? Si tu m’aimes, lève-toi, allez viens, tu ordonnes.
-       Moi je ne sais même plus si je t’aime, elle dit. Là, quand je te vois comme ça… je ne sais plus qui tu es. 
-       Celui avec qui tu vis. Je veux qu’on rentre ensemble. On arrête de déconner tous les deux et tu viens.
Et tu sens qu’elle voudrait, mais que tu lui fais peur. Elle te répète qu’elle ne te comprends plus, et même… et même que tu lui fais peur. Alors tu tranches. 
-       Tu sais quoi, laisse-tomber. J’en ai marre de te supplier, moi je me barre. 
Et tu fais ça, tu te barres. Tu te barres en oubliant délibérément ton portable sur la petite table du salon de thé. Tu ne te retournes pas. Tu marches d’un pas agacé, tu te cognes à un pauvre type qui ressemble à un SDF, et tu le traites de tous les noms. 
Ta femme est restée assise en terrasse. Comme un reflux, l’émotion la submerge sitôt ton départ, et l’emporte. Elle se sent si fragile, si perdue. Si seule. Elle craque. Et sa sœur essaie de la prendre dans ses bras mais elle veut pas. Elle se livre avec sincérité, et crache tout ce qu’elle a sur le cœur.
-       Mais pourquoi ? Pourquoi il est comme ça ?? Mais merde, mais ça ne se voit pas que je l’aime, comment il fait pour ne pas le voir ?? Même quand il est insupportable comme ça, j’arrive pas à ne pas l’aimer ! Je ne sais pas ce qu’il a, il perd la tête ! Il devient fou !
-       C’est pas son téléphone là sur la table ? Il l’a oublié ?
-       Si, peut-être. Il le perd sans arrêt, il perd tout, il est complètement à côté de ses pompes. Tu sais qu’il a invité sa mère au resto l’autre jour ? Il ne fait jamais ça d’habitude, je sais que c’est un garçon adorable, c’est mon mec et il est génial… je veux personne d’autre dans ma vie, moi, mais comment tu veux que je lui dise que je suis enceinte quand il est comme ça ? Je n’y arrive pas, c’est impossible. Il faut qu’il se fasse soigner. 
Deux minutes. 
Temps imparti. C’est le moment de faire demi-tour. Tu te dis qu’elle a dû suffisamment se déverser sur ton compte. Il est tant de savoir. Tu fais demi-tour. 
-       Moi je me sens tellement fière d’attendre un enfant avec lui, elle dit, je suis sûre que s’il se fait soigner, ça ira mieux après. Il redeviendra comme avant… mais il faut qu’il aille voir quelqu’un, vraiment, il faut qu’il se fasse aider. Je l’aime, putain, si tu savais… j’en crève comme je l’aime !! 
Ta femme s’essuie les yeux et se mouche fort. D’un geste machinal, ta sœur sort son porte-feuille pour régler l’addition. L’homme que tu as bousculé tout à l’heure, celui dont tu pensait qu’il ressemblait à un SDF est en réalité une pie. Une pie qui cherche à voler. Ses yeux repèrent le porte-feuille à la main d’une femme en terrasse. Cet instant suffit. Et déjà il bondit, le pickpocket s’élance et d’une main agile, il saisit le porte-feuille, et au passage agrippe le portable laissé là sur la table. Rien n’attire plus un pickpocket qu’un porte-feuille et un portable laissé là sur une table. Et le pickpocket détale, il court, et ça hurle, mais déjà il n’est déjà plus là, et ta sœur a beau s’époumonner et appeler à l’aide, le pickpocket fend le flot des passants, et il te cogne l’épaule et à son tour manque de te renverser, et il s’enfuit aussi vite qu’il est apparu, disparaissant dans la cohue du boulevard. 
Tu ne sais pas encore qu’il t’a volé. Tu ne sais pas encore ce qu’il t’a volé.
À cet instant, tu ne sais pas encore que tu ne reverras jamais ton portable. 
C’est drôle. Tu cherchais quelqu’un pour te débarrasser de cet objet de malheur. 
C’est fait.
Tu ne sais pas encore que tu n’écouteras jamais l’enregistrement. 
Et que tu ne sauras jamais.
Tu ne sauras jamais ce que ta femme pense de toi.

11 commentaires:

  1. Très sympa à lire malgré les coquilles. Hâte d'en lire d'autres.

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  2. Tout ce que j aime!!! Et encore une histoire qui part d une idée décalée, merci.

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  3. J’ai adoré mais la seule chose que je changerais, c’est le titre. J’avais deviné que ça finirait comme ça et j’aurais préféré un titre qui laisse présager plus d’options ou qui soit moins premier degré... par exemple, les mains dans les poches, ça évoque presque littéralement le pickpocket mais sans non plus être trop direct. En tout cas j’ai hâte d’acheter le livre :-)

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    1. Excellente remarque sur le titre. Je l'avais posé là à la va-vite, mais c'est vrai que ça induit trop la fin. Merci !

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  4. Je propose un titre pour votre nouvelle: message envolé.
    Bonne soirée!

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  5. Merci ! je l'ai rebaptisée "à la dérobée", ce qui est dans le même esprit :)

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  6. Tu as réussi ton coup Jim, maintenant on n'a qu'une envie, lire les autres nouvelles! 😉

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  7. J'ai lu la nouvelle et après le titre donc. . Surprise...

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