Pour les amoureux de Sur la route de Madison et de L'Empire contre-attaque, je vous offre une petite nouvelle, récemment écrite :
La pilule de la fidélité
La pilule de la fidélité a été commercialisée le 10 juin 2028, si j’ai bonne mémoire.
Au départ, elle s’appelait la pilule des cinéphiles.
Elle est née d’un accident de laboratoire, au détour de recherches sur une molécule censée combattre la maladie d’Alzheimer, et qui a révélé une propriété inattendue : elle agit sur la mémoire comme sur une photo instantanée.
Un souvenir, quand on le rappelle, est comme un polaroid qu’on agite d’une main : l’image n’est pas encore fixée. La molécule exploite cette fenêtre de vulnérabilité, elle profite de cet instant fragile pour en effacer les contours avant qu’ils ne s’impriment.
Ce n’est pas un effacement global, mais un effacement choisi. Un oubli sélectif. On ne retire que les clichés qu’on ne veut pas garder… dans les quatre heures qui suivent.
Un petit miracle pharmaceutique, vite récupéré par les passionnés d’images : il suffisait d’avaler la gélule avant une projection, et le cerveau effaçait tout souvenir du film qu’on allait regarder. On pouvait ainsi revoir son chef-d’œuvre favori comme pour la première fois. Vivre avec les personnages, revivre le frisson, redécouvrir chaque plan, chaque chute, chaque fin dévastatrice ou jubilatoire. Une réinitialisation choisie de la mémoire, exploitant la plasticité même de nos souvenirs, pour redonner au présent l’intensité du premier jour.
En un mot, tu pouvais enfin oublier ton film préféré, et le redécouvrir comme au premier jour.
Revoir Sur la route de Madison sans connaître la fin de l’histoire. Ressentir à nouveau le frisson du carrefour, la main qui hésite sur la poignée. Les vies qui se frôlent, et s’échappent. Ne pas pleurer. Retenir ses larmes. Mais avoir la gorge nouée, comme la première fois.
Redécouvrir The Empire Strikes Back, et être bouleversé comme au premier jour de découvrir que Vador n’est en réalité que le père de Luke.
Pleurer à nouveau pour les mêmes morts, trembler pour les mêmes silences, rire d’une comédie que tu connaissais par coeur mais que tu découvres pour la première fois.
C’était beau. Et totalement innocent.
Et puis, évidemment, les idées innocentes engendrent d’autres formes d’idées.
Pourquoi ne pas l’utiliser la pilule des cinéphiles… pour oublier autre chose ?
Un écart. Une pulsion. Quelques heures d’une nuit qui n’auraient jamais dû exister. Pourquoi ne pas en faire la pilule de la tentation réalisée, sans en subir la moindre conséquence ?
Et voilà comment, quelques mois plus tard, elle est devenue ce qu’on appelle aujourd’hui : la pilule de la fidélité, ou pour le dire en bon français, simplement… la pilule de la tromperie.
Elle a été commercialisée le 10 juin, donc, je disais.
Une gélule blanche, discrète, vendue sans ordonnance, avec pour slogan « ce qu’on ne sait pas ne vous culpabilisera jamais. Ce qu’on oublie non plus. »
Techniquement, ce n’est pas une pilule pour ne pas tromper. C’est une pilule pour ne pas se souvenir qu’on a fait un écart.
Après ingestion, la substance active agit comme une gomme sélective : elle efface les quatre prochaines heures de mémoire vive. À vous les soirs d’ivresse organisés, les aventures hors-cadre, les dérives des corps qui n’existent que dans l’amnésie volontaire.
Élisa l’a prise avant son train, le jour de son fameux "séminaire à Lyon".
Je l’ai su parce qu’elle avait oublié sa brosse à dents, mais pas la boîte vide sur le lavabo.
Elle n’a jamais menti.
Elle m’a dit qu’elle avait bien dormi, mangé tiède, et que les PowerPoint étaient interminables.
Et elle y croyait. Vraiment.
Alors je l’ai prise, moi aussi, la semaine suivante.
Je suis allé dîner avec une ancienne histoire qui ne s’était jamais vraiment éteinte.
On a bu, beaucoup. On a ri, un peu.
Et après, je suis heureux d’avoir oublié.
Je me suis réveillé chez moi, sans honte, sans trace, sans souvenir culpabilisant. Juste cette sensation bizarre d’avoir fait quelque chose d’interdit, mais légalement effacé. Une fidélité de surface. Une honnêteté par omission neurologique.
Depuis, on continue.
Quand le besoin revient, chacun prend sa pilule.
On ne se ment pas. On s’aime sans se souvenir de ce qu’on s’autorise à oublier. On est fidèles, techniquement.
C’est ça, peut-être, l’équilibre moderne.
Très vite, tout le monde s’y est mis. Les cinéphiles d’abord, évidemment — les purs, les absolutistes du plan-séquence, ceux qui pleurent à chaque fois devant In the Mood for Love comme si c’était la première fois. Et puis les autres ont suivi. Les amateurs de romans à suspense, qui prenaient la pilule avant les derniers chapitres. Les enfants, pour revivre Noël comme une surprise. Les couples usés, pour ressentir à nouveau le frisson de la première nuit. Les dépressifs, pour oublier les mauvaises journées. Les enthousiastes, pour rejouer leurs meilleurs moments. C’est devenu un peu plus qu’une habitude, une sorte de politesse sociale. Tu dînes chez des amis, on te propose un digestif, un carré de chocolat, et… une pilule. "Tu verras, le dessert est incroyable, ce serait dommage que tu ne revives pas cette première fois." Au début, c’était léger, festif, constamment ludique. Une manière moderne de s’émerveiller, comme au premier jour. Puis, peu à peu, certains ont commencé à l’utiliser pour des choses plus floues. Effacer une dispute. Un faux pas. Une nuit bancale. Une violence conjugale.
Ce n’était plus une pilule pour redécouvrir, mais pour ne plus savoir. Un peu moins se connaitre. S’oublier. Et comme toujours, ce qui devait rester un petit luxe poétique est devenu un outil d’oubli organisé. Un pas en arrière, une anesthésie autorisée, légale, proposée en accès libre dans les étals des pharmacies. Et personne ne posait trop de questions, parce que tout le monde, à un moment ou à un autre, avait sa bonne raison d’oublier.
On a mis du temps à en parler, elle et moi.
Puis un soir, on a décidé de jouer franc-jeu. Elle voulait me parler. Elle a a annoncé qu’elle me quittait.
J’ai réalisé que ce n’était peut-être pas la première fois qu’elle me le disait. Elle m’a fixé dans les yeux, et m’a dit très gravement : « Cette fois je veux que tu t’en souviennes. On va se quitter. Réellement".
Elle m’a empêché de prendre cette putain de pilule. Elle voulait que j’encaisse. Que j’accepte. Bien sûr, je n’avais aucune intention de la tuer. Je voulais juste la violenter un peu. Les violences sur les femmes ne sont pas aussi impardonnables qu’avant, maintenant qu’on sait qu’on peut les effacer, j’ai pensé.
Mais c’est quand elle a vidé le sachet de pilules dans le lavabo, pour être certaine que je n’échappe pas à la réalité de notre séparation, pour « que je regarde enfin les choses en face », elle a dit, que j’ai réellement perdu le contrôle. J’ai vidé le siphon, j’ai sauvé une pilule. Je l’ai avalée. C’est son rire qui m’a fait le plus mal. L’entendre dire à quel point j’étais devenu ridicule. Accro à ce truc. Vide de moi-même. J’ai frappé sa tête encore et encore, contre l’évier, je me voyais faire. Je savais que j’allais faire disparaitre ce moment. Je savais qu’il fallait que je le fasse disparaitre.
J’ai trainé son corps dans le coffre arrière, comme dans les mauvais romans. J’ai roulé trente bornes, et dans l’obscurité d’un bois qui empestait les essences de pins, j’ai creusé et enterré son corps. Bordel, j’en ai bavé. Qu’il est dur d’enterrer un corps.
Puis, je suis rentré. Ça m’a pris quatre heures montre en main. En rentrant par chez moi, je connaissais les points de deal, j’ai racheté une dose. Et aussitôt ravalé une pilule. On n’est jamais trop prudent, j’ai pensé.
Dans un peu moins de quatre heures, je ne saurai plus rien.
Plus rien du tout.
En attendant, j’ai regardé un film. Sur la route de Madison, encore. Avoir la gorge nouée, à nouveau. Une pluie d’été, fine, persistante, presque tiède. À travers le pare-brise embué, la camionnette est arrêtée au carrefour. Le moteur ronronne au ralenti, comme un cœur qui attend une réponse.
À l’intérieur, Francesca est figée. Elle sait qu’à quelques mètres, debout sous la pluie, Robert l’attend. Silencieux. Il ne bouge pas. Il ne fait aucun geste. Il est là, tout entier dans cette attente.
Autour, la vie continue. Des klaxons au loin.
La lumière passe au vert. Elle devrait avancer. Il suffirait d’un geste. Un seul. Ouvrir la porte. Descendre. Courir sous la pluie. Sauter dans ses bras. Tout est si simple.
Elle ne regarde pas dans le rétroviseur. Parce qu’elle sait. Si elle regarde, elle ne pourra plus avancer.
Je me suis demandé où était ma femme. Sans doute paisiblement endormie dans notre chambre, là-haut. Elisa a toujours été une grande dormeuse, j’ai pensé.
D’ici quelques jours, je m’inquièterais tellement de ne plus avoir de ses nouvelles que j’appellerai les flics, la voix tremblante.
Je pleurerai sa disparition. Plus encore quand ils découvriront son corps, enterré à la va-vite par un amateur. Je pleurerais sincèrement.
Je maudirais l’ordure qui a commis l’irréparable.
Et en attendant que l’oubli fasse son œuvre…
Mes yeux fixent l’écran. Francesca n’est pas sortie de la voiture. Et je pleure. Je pleure comme jamais je n’ai pleuré.